Glauque

#3 / Le saviez-vous?

Le saviez-vous  / Glauque

Le saviez-vous / Glauque

 

Glauque [adj] • [glok] • Désigne une couleur verte grisée faisant partie du champ chromatique des verts.


 

De grec, de latin, et d’ophtalmologie

L'histoire de l'adjectif glauque est celle d'un étonnant glissement sémantique. Car si aujourd’hui cet adjectif signifie quelque chose de sinistre ou sordide, il n’en a pas toujours été ainsi…

«Glauque» est issu du grec ancien γλαυκός [glaukos] désignant une teinte bleuâtre clair, ou peut-être vert pâle. Il provient du nom du dieu grec Glaucos, une divinité marine. Il se dit de ce qui est à la fois clair et brillant, la mer, la lune ou des yeux bleu clair. Dans l'Iliade et l'Odyssée, Athéna est qualifiée comme étant Théa Glaukopis Athéné, que l'on traduit par: «Athéna, la déesse aux yeux glauques, ou aux yeux pers».

C’est à cette époque que glauque se glisse dans l’ophtalmologie. Certains Grecs, tel Aristote, avaient remarqué que lors de diverses maladies oculaires la pupille prenait une teinte grisâtre légèrement bleutée.

Selon les connaissances de l'époque, on attribuait cette teinte grisâtre de la pupille à divers troubles de la vision, que l'on regroupa sous l’appellation «glaucome», en rapport à cette fameuse couleur glauque: ce gris bleuté ressemblant à la mer.

Cette fameuse coloration était vraisemblablement provoquée par une cataracte, cette affection décrivant une opacification du cristallin (la lentille présente dans l’oeil), celui-ci prenant alors effectivement une teinte grisâtre pouvant tirer légèrement sur le bleu.

Bien plus tard, ce terme donnera au latin «glaucus», soit «vert bleuâtre, verdâtre».

 
 
Annales d’oculistique  , Bruxelles, 1842 / Dr Florent Cunier

Annales d’oculistique, Bruxelles, 1842 / Dr Florent Cunier

 
 

Du français

En ancien provençal, cet adjectif est usité depuis le XIIe siècle, et signifie: qui est d'un vert ou bleu pâle, presque gris, qui rappelle la couleur de l’eau de mer avant une tempête.

Et c’est au XVIe siècle que «glauque» est attesté pour la première fois; il n’a alors aucun sens péjoratif. Il se rattache aux couleurs bleues-vertes, telles que turquoise, aigue-marine, cyan, bleu pétrole, vert d’eau, bleu canard. Il s'agit d'un vert «blanchâtre ou bleuâtre comme l'eau de mer». On parle alors de la mer glauque, ou de la couleur glauque des feuilles de la capucine.

 
 
La mer nous regardait de son oeil tendre et glauque.
— Guillaume Apollinaire
 
 

Remontant le cours de son évolution sinueuse, glauque fut naturellement associé aux eaux stagnantes et marécageuses. Et l'on tient là, selon toute vraisemblance, l'origine du glissement de sens dont il a été l’objet.

À la même période, une réfection du terme glauque vient appuyer dans ce sens, et l’on dira par extension: se dit de ce qui est sans éclat, terne: une lumière glauque.

 

Et de l’argot

C’est alors le début de la fin. Dans les années 1970, un lieu commun de journaliste décrit la lumière fluorescente, verdâtre, que l'on trouve dans les hôpitaux et les prisons comme «une lumière glauque». Cette association, et toutes celles qui suivront, montrent l'origine du sens dérivé que le mot acquiert quelques années plus tard.

 
 
Glauque  / #649B88

Glauque / #649B88

 
 

C’est finalement dans les années 1980 que le terme glauque dérive définitivement vers un sens péjoratif. Quelques années plus tard, au milieu des années 1980, le mot glauque est utilisé en argot comme adjectif afin de qualifier quelque chose de sinistre, d'étrange, qui inspire un sentiment désagréable, un malaise, provoqué par une ambiance lugubre ou sordide.

Il est dès lors utilisé par la jeunesse pour définir ce qui donne une impression de tristesse, de misère: un sentiment lugubre, sordide, et décrit une atmosphère louche: une ambiance glauque. Il se dit de ce qui est pénible, de ce qui inspire un sentiment désagréable, un malaise, provoqué par un aspect trouble.

Un parcours durant lequel «glauque» aura changé de sens à de multiples reprises, et vu de toutes les couleurs…

 

D’une fin toute en couleur

Étrange de voir ainsi un monde basculer, et ses repères bousculés. L’impression soudaine de voir ses certitudes s’effriter. Mais glauque n’est de loin pas le seul mot dont le sens premier a été perdu et détourné au fil de son évolution. À la même époque, un autre terme perd également son sens premier: «rutilant».

Attesté au XVe siècle, et issu du latin rutilare, soit «briller comme de l’or», «rendre roux» rutilant signifie effectivement «qui brille d’un vif éclat», telle une cuisine rutilante de propreté. Mais son sens premier est très différent.

Ses synonymes sont «rouge feu», «flamboyant», «rougeoyant». Et si l’on parle de la rutilante carrosserie d’une Ferrari, ou sur un sujet plus sensuel, de lèvres rutilantes, c’est à son sens premier que l’on fait référence: «d’un rouge vif»! 

…le saviez-vous?